jeudi, juin 13, 2024
 

Pénurie de médicaments, comment sortir de l’impasse?

Les difficultés d’approvisionnement en médicaments se font ressentir de façon croissante. Des médicaments d’usage courant, tels que les versions pédiatriques du paracétamol ou de l’amoxicilline, sont aujourd’hui difficiles à trouver. Face à un phénomène qui tend à s’aggraver, l’inquiétude grandit. Une task force amorce des solutions pour tenter de débloquer la situation. Explications.

Depuis plusieurs mois, certains rayons de pharmacie restent désespérément vides. La situation est qualifiée de «problématique» par l’Office fédéral pour l’approvisionnement économique du pays (OFAE). Fait nouveau: elle touche aujourd’hui les médicaments destinés au grand public. La pénurie qui concernait principalement le secteur hospitalier affecte désormais également le secteur ambulatoire (pharmacies et cabinets médicaux). De nombreux médicaments essentiels, tels que des antalgiques, des antibiotiques, mais aussi des stylos d’adrénaline auto-injectables et des vaccins, sont en rupture de stock ou disponibles en quantités très restreintes.

Une crise aux multiples facteurs

«Cela fait plusieurs années que nous sensibilisons les autorités à cette thématique», précise la Société suisse des pharmaciens PharmaSuisse, par la voix de sa porte-parole pour la Suisse romande, Nicole Demierre Rossier. Ces périodes critiques ont tendance à s’accélérer et à s’intensifier. La crise actuelle est internationale et remonte à 2019. Mais en réalité, les racines du problème sont profondes: en 30 ans, la production de 80% des principes actifs a été délocalisée en Asie, notamment en Chine et en Inde, qui sont eux-mêmes d’importants consommateurs. Les tensions s’expliquent aussi par un nombre réduit d’acteurs qui concentrent une grande part de la production: 40% des médicaments génériques sont fabriqués par deux laboratoires dans le monde.

Ces dernières années, cette production a été fortement perturbée par la pandémie de covid. À cela se sont ajoutées les épidémies récentes – et particulièrement virulentes – de grippe et de bronchiolite: le recours accru aux produits tels que le paracétamol a occasionné des difficultés d’approvisionnement, sur un marché déjà tendu. Enfin, la crise énergétique a aggravé la situation: les entreprises chargées de fabriquer les additifs et de conditionner les médicaments sont parfois contraintes de réduire leur production, à cause de factures d’énergie et de matières premières de plus en plus lourdes.

Les médicaments, une denrée devenue rare

Au 22 mars dernier, quelque 150 médicaments étaient disponibles en quantités limitées ou en rupture de stock, selon la liste établie par l’Office fédéral pour l’approvisionnement économique (OFAE). PharmaSuisse déplore «un gaspillage du temps médical, officinal et logistique, ainsi que des risques sanitaires sur la prise en charge des patients atteints de maladies chroniques notamment». En effet, la situation est particulièrement grave dans le cas de pathologies telles que le cancer, la pénurie de certaines molécules représentant une perte de chance pour les personnes concernées.

Les équipes officinales se démènent pour trouver des alternatives, rassurer les patients et garantir la continuité et la sécurité de leur traitement… «Sans aucune indemnisation pour cette surcharge de travail», regrette la porte-parole de PharmaSuisse pour la Suisse romande. Il arrive que certains patients parcourent plusieurs kilomètres, leur pharmacie habituelle étant en rupture de stock. D’autres renoncent à se soigner, interrompent ou reportent leur traitement, certaines molécules étant inaccessibles.

Les mesures mises en œuvre

Au début de l’année, l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) a annoncé que les pharmacies peuvent désormais élaborer des préparations magistrales à partir d’un médicament inscrit dans la liste des spécialités, en cas de rupture de stock. Ces préparations sont remboursées par l’assurance obligatoire des soins, ce qui n’était pas le cas auparavant. Les assureurs-maladie prennent alors en charge les coûts des médicaments que les pharmacies fabriquent elles-mêmes, comme c’est le cas, par exemple, d’un sirop visant à traiter les douleurs chez les enfants. Mais PharmaSuisse relève qu’un problème majeur demeure: «Les préparations magistrales sont remboursées sur la base d’une liste des médicaments avec tarif (LMT) obsolète qui date de 2005. En l’état, les frais des pharmaciens ne sont pas couverts.»

Plus récemment, le 22 mars dernier, la task force mise en place par l’Approvisionnement économique du pays (AEP) a recommandé aux pharmacies et aux cabinets médicaux la prescription et la délivrance de certains médicaments en quantité limitée, dans la mesure du possible, sauf en cas de maladie chronique. L’objectif? «Cette mesure permet de répartir les unités disponibles des médicaments sur un plus grand nombre de patients et d’éviter l’élimination des emballages entamés. L’ampleur des effets dépendra principalement de la disponibilité des emballages et de leur taille», précise Thomas Grünwald, chargé de la communication à l’OFAE, tout en reconnaissant que «cela représente un travail supplémentaire. Les pharmacies et les cabinets médicaux qui remettent eux-mêmes des médicaments aux patients doivent étiqueter les quantités fractionnées en fonction des informations figurant sur l’emballage original, procéder à un contrôle et documenter dûment le processus, ce dernier élément permettant d’assurer la traçabilité en cas de rappel des médicaments concernés».

L’aspect contraignant et chronophage est mis en avant par nombre de pharmaciens: «Diviser un emballage pour en remettre une partie à des patients différents n’est pas anodin en termes de responsabilité civile, de traçabilité, d’étiquetage, d’emballage, de reproduction de la notice, etc. Ces mesures se traduisent par un nouveau surcroît de travail au quotidien pour les pharmacies dont la rémunération ne couvre pas les dépenses, explique Nicole Demierre Rossier. Malgré d’intenses négociations, notre faîtière regrette de n’avoir pu aboutir à une meilleure solution pour la rémunération des prestations des pharmaciens. Nous espérons que cela sera corrigé rapidement.»

L’enjeu d’une stratégie à long terme

Pour nombre de substances, les stocks sont alimentés grâce à ces réserves stratégiques, que la Confédération a libérées fin février. Ce n’est pas une première! Déjà l’an passé, plus de 150 demandes ont déjà été déposées, ce qui a constitué un chiffre record. L’AEP ayant alors estimé que l’approvisionnement en médicaments était «fortement sous pression», la libération de réserves avait permis de soulager le marché dans 120 cas environ.

Nouer de nouveaux contacts avec l’industrie pharmaceutique permettrait-il de débloquer la situation? ​​«Des contacts étroits existent déjà avec l’économie privée, notamment par le biais du domaine des produits thérapeutiques de l’approvisionnement économique du pays, auquel collaborent des personnes issues de la branche. L’économie privée participe également à la task force», répond Thomas Grünwald. De son côté, PharmaSuisse continue de s’impliquer au sein de plusieurs groupes de travail et task forces afin de trouver des solutions à court et à moyen terme: «Il revient aux autorités d’entrer en discussion avec les représentants de l’industrie pharmaceutique. Elles doivent s’emparer de la problématique des prix des médicaments – anciens en particulier – et créer les conditions-cadres au niveau fédéral permettant de prévenir les pénuries de produits thérapeutiques et autres biens médicaux indispensables pour assurer un approvisionnement sûr en médicaments», conclut Nicole Demierre Rossier.

Il est également question de mieux monitorer les approvisionnements, de repérer les problèmes de façon anticipée, de faciliter les procédures d’autorisation et d’importation, d’étendre l’obligation de tenir un stock… Autant de mesures destinées à apaiser les tensions. Les difficultés actuelles rappellent à quel point l’industrie pharmaceutique est stratégique. Les pénuries résultent aussi des choix des laboratoires qui délaissent des médicaments anciens – moins rentables depuis que leurs brevets ont expiré.

De ce fait, l’OFSP a renoncé, dans le cadre du réexamen régulier des prix des médicaments, à réduire le prix de produits vitaux bon marché, lorsque cela est justifié. Conscient que des baisses de prix peuvent amener les fabricants à retirer du marché suisse certains médicaments vitaux (notamment des antibiotiques), en raison du manque de rentabilité, l’office a décidé d’augmenter le prix de tels médicaments pour sécuriser l’approvisionnement de la population suisse. Le prix à payer pour une sortie de crise durable…

La Rédaction – Vita OTChttps://www.vita-otc.ch

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